DEPOSITION 24 JANVIER 1996
Q-Mon nom est Karim Shabazz. Je suis mandaté par l’avocate Tracy Brandeis pour enquêter sur l’affaire suivante: Etats Fédéraux contre James Dennis. Vous êtes dans le bureau de Tracy Brandeis, 42 S 15th St, Ste 314. J’aimerais vous poser quelques questions. Etes-vous d’accord?
R-Oui.
Q-Avez-vous compris que nous sommes allés dans la salle d’audience de la Cour Suprême pour prendre acte de votre rétractation. L’avez-vous bien compris?
R-Oui.
Q-Etes-vous conscient que nous sommes arrivés tard et qu’elle en avait terminé?
R-Oui.
Q-Etes-vous conscient que Madame Brandeis vous attendait?
R-Oui.
Q-Quoi qu’il en soit, vous avez bien compris que nous allions rencontrer Madame Brandeis pour prendre acte de votre rétractation?
R-Oui.
Q-Pourquoi voulez-vous vous rétracter?
R-Parce que dans la déposition, certaines choses ne sont pas vraies.
Q-J’aimerais que vous me donniez une nouvelle déposition sur l’affaire suivante: Etats Fédéraux contre Jimmy Dennis. Voulez-vous faire une nouvelle déposition?
R-Oui.
Q-Etes-vous forcé ou menacé dans cette nouvelle démarche?
R-Non.
Q-Donnez-vous cette déposition de votre plein gré et sans qu’il vous soit promis quoi que ce soit?
R-Oui.
Q-Vous m’avez accompagné à la Cour Suprême aujourd’hui?
R-Oui.
Q-Vous m’y avez accompagné dans le but de faire entendre votre rétractation?
R-Oui.
Q-Cette première déposition a bien été enregistrée le 8 Novembre 1991?
R-Oui.
Q-Vous avez donné cette déposition à l’inspecteur Santiago?
R-Oui.
Q-Quand vous avez donné cette déposition, le 8 Novembre 1991, vous avez dit des choses sur lesquelles nous allons revenir. Pourquoi les avoir dites si elles ne reflétaient pas la vérité?
R-La raison pour laquelle je me suis retrouvée entre les mains de la police, c’est tout simplement que j’ai été arrête pour un délit dont il n’a jamais été fait mention, et que la police m’a dit qu’il me suffisait de faire une déposition sur un cas précis pour que mon affaire tombe au panier. Après avoir vu le Juge pour mon affaire, on m’a demandé de venir à la section criminelle.
Q-Est-ce la même section, logée dans les locaux de la Direction de la Police?
R-Oui.
Q-Dites-moi, comme cela vous vient, ce qu’ils vous ont demandé.
R-”On vous mène en haut, c’est pour votre part de responsabilité dans le meurtre de Chedell Williams”. J’ai répondu: “Mais j’ai tué personne!”
Q-Quelle a été leur réaction?
R-Ils m’ont dit qu’ils ne savaient pas cela.
Q-Et après?
R-Ils m’ont tenu assis trois heures durant. Puis cinq flics se sont pointés et ont commencé à me questionner.
Q-Tous ensemble?
R-Non, deux flics seulement.
Q-Que vous demandaient-ils?
R-Ils m’ont demandé si je me trouvais bien là, c’est à dire sur les lieux du crime et qu’est-ce que j’avais fait cette nuit-là. Ils ont aussi demandé si je détenais un revolver pour Mr Dennis, si je connaissais Jimmy Dennis.
Q-Pensiez-vous, à ce moment, qu’ils essayaient de vous impliquer dans le meurtre?
R-Oui.
Q-Avez-vous été intimidé par ces deux policiers?
R-Oui.
Q-Aviez-vous peur?
R-Oui.
Q-Etiez-vous attaché?
R-Oui.
Q-Attaché à une chaise?
R-Oui.
Q-Cette chaise était-elle soudée au plancher?
R-Oui.
Q-Pouviez-vous aller quelque part?
R-Non.
Q-La police vous a-t-elle dit que si vous ne coopériez pas avec elle, vous seriez impliqué dans le meurtre de Chedell Williams?
R-Oui.
Q-Vous ont-ils menacé de vous arrêter?
R-Oui.
Q-A ce stade, avez-vous obéi, fait une quelconque déposition?
R-Oui.
Q-Connaissiez-vous quoi que ce soit au sujet de l’affaire Chedell Williams?
R-Non.
Q-Etiez-vous un témoin du drame?
R-Non.
Q-Connaissiez-vous le nom du meurtrier?
R-Non.
Q-Est-ce que quelqu’un vous a dit qui avait commis ce meurtre?
R-Non.
Q-Avez-vous interrogé Jimmy Dennis au sujet du meurtre?
R-Non.
Q-A-t-il admis l’avoir commis?
R-Non.
Q-Est-ce que la police vous a fait croire qu’il en était l’auteur?
R-Oui.
Q-Vous ont-ils dit clairement qu’il était le meurtrier?
R-Oui.
Q-Quand l’officier de police est entré, comment vous sentiez-vous? Etiez-vous toujours attaché?
R-Oui.
Q-A quoi pensiez-vous?
R-Qu’ils pouvaient me boucler et que j’étais sur le point de “partir” pour longtemps.
Q-A ce stade, aviez-vous l’mpression qu’on allait vous charger pour l’affaire Chedell Wiliams?
R-Oui.
Q-Et que ressentiez-vous?
R-J’étais terrorisé.
Q-Pensiez-vous, à ce stade, que vous étiez prêt à leur fournir n’importe quelle déclaration afin de sortir de là?
R-Oui.
Q-Les policiers vous ont-ils brutalisé ou pas? Dites-moi à votre manière ce qu’ils vous ont fait.
R-Ils m’ont dit: “Fils de pute, réponds à la question sinon t’en sortiras pas. Tu vas rester là tant qu’on restera, un bon nombre de jours”. On m’a brutalement redressé sur ma chaise, ils m’ont filé des coups à plusieurs reprises, m’ont vachement secoué, m’ont tiré par la chemise, attaché à la chaise et 5 flics m’entouraient. J’étais affolé, j’avais terriblement peur qu’ils me battent à mort pendant que j’étais attaché.
Q-Que vous ont-ils dit qu’ils souhaitaient entendre? Et que voulaient-ils de vous?
R-Ils voulaient que je leur dise “Jimmy m’a avoué avoir tué Chedell”.
Q-Qu’est-ce qui vous faisait penser cela?
R-Bah, c’était leur question principale, qui revenait tout le temps sur le tapis: “est-ce qu’il ne t’a pas dit l’avoir tuée? C’est ton pote, on sait qu’il te l’a dit”.
Q-Comment en sont-ils arrivés à vous faire signer une déposition pareille?
R-Après m’avoir harcelé à ce point des heures durant, l’offiier de police est sorti puis revenu avec un papier disant simplement: “réponds à ces questions”.
Q-Avant qu’il ne revienne avec ce papier pour que vous disiez, OK, je vais coopérer, aviez-vous déjà dit: “je pourrais coopérer”?
R-Non. Après tout leur baratin, le type est juste revenu avec les papiers pour dire “réponds à ces questions”.
Q-MrT. A quel moment précis avez-vous décidé de mentir?
R-A cause d’une question qu’ils m’ont posée.
Q-Quand l’inspecteur vous questionnait, à quel moment précis vous êtes-vous décidé à mentir et leur dire enfin ce qu’ils voulaient entendre?
R-Quand il a commencé à me poser des questions concernant mes rapports avec Jimmy pendant nos répétitions musicales. Je crois qu’à cet instant, je me suis dit: “Bon, tu vas leur balancer ce qu’ils veulent, puis tu vas te tirer et tu n’auras plus d’ennuis”.
Q-Charles, lorsque vous avez raconté toutes ces contre-vérités, étiez-vous conscient qu’il s’agissait de contre-vérités?
R-Oui.
Q-Et dans tout ce que vous avez dit, rien n’était vrai?
R-Non.
Q-Je vais vous lire certains passages de votre déposition, et j’aimerais que vous me disiez si elles sont vraies “Avez-vous parlé à Jimmy lors de vos répétitions musicales?”
R-Je lui ai demandé s’il avait entendu parler de cette fille. Il m’a répondu: “quelle fille?” “Bah la fille qui s’est fait tirer dessus près du métro!” Jimmy m’a dit: “Mais quel métro?”
Q-Etait-ce vrai, ça?
R-Oui.
Q-Puis vous avez continué ainsi: “J’ai dit, hé, Jimmy, j’ai entendu dire que t’avais fait le coup!” Etait-ce vrai?
R-Non.
Q-Comment saviez-vous que ce n’était pas la vérité?
R-Parce que là, à ce point précis, je savais que j’allais ajouter tous les détails qu’ils voulaient.
Q-Bon. Page 5 de votre déposition, on vous a demandé si vous aviez cru Jimmy lorsqu’il vous avait dit qu’il n’avait rien à voir avec le crime. Votre réponse est: “Je ne crois rien de ce que raconte Jimmy” Avez-vous dit cela?
R-Non.
Q-Qu’avez-vous dit, alors?
R-Que je ne croyais personne sur ce qu’on peut me dire et que pour croire, j’ai besoin de voir de mes propres yeux.
Q-Ils ont pourtant écrit “Je ne crois rien de ce que dit Jimmy”. Et vous affirmez n’avoir pas dit cela?
R-Oui.
Q-Considérez-vous Jimmy comme une sorte d’arnaqueur qui raconte des salades?
R-Non.
Q-Juste une chose: Jimmy et vous-même étiez de bons amis?
R-Oui.
Q-Pensiez-vous que Jimmy racontait des histoires, inventait des choses et que vous ne pouviez pas croire à ses affabulations?
R-Non.
Q-Pourquoi non?
R-Parce que je le connais bien: c’est un type droit, honnête. Parfois on avait des désaccords sur nos façons de vivre la musique, mais en gros, on partageait plutôt les mêmes opinions.
Q-Vous voyiez Jimmy souvent?
R-Chaque jour.
Q-Pendant de longues heures?
R-De 5 à 9 heures par jour, pendant nos répétitions musicales quotidennes.
Q-A la page 6 de votre déposition, quand on vous a demandé si vous aviez vu, dans leurs quartiers, Jimmy Dennis, Rodney Johns ou Derrick avec des armes à feu, vous avez répondu: “Oui, Jimmy avait l’habitude de se balader avec un calibre 12 et un revolver calibre 38 argenté”. Est-ce que ces points de votre déposition sont exacts?
R-Non. Je ne sais même pas à quoi ressemble un revolver calibre 38.
Q-Je vais vous poser ma principale question: avez-vous jamais aperçu Jimmy avec une arme à feu?
R-Non.
Q-Deuxièmement: l’avez-vous signalé à la police?
R-J’ai vu ces armes à la télé et aussi entendu leurs noms.
Q-Et d’où vous vient ce “calibre 12”?
R-J’ai entendu des gens en parler. Là, je sais même à quoi ça ressemble.
Q-Qu’est-ce que vous aviez dans le crâne lorsque vous disiez ces contre-vérités si vous n’aviez jamais vu Jimmy avec une arme à feu? Puis, je vous cite encore, vous avez déclaré l’avoir aperçu avec deux armes.
R-Je voulais juste sortir de là parce qu’ils me répétaient que j’étais dans la liste des suspects et je pensais pouvoir revenir sur mes déclarations une fois dehors. Mais c’était seulement possible si je sortais de là! Avant, ils m’avaient aussi dit que “d’autres personnes” avaient vu Jimmy avec les armes, un revolver et un fusil de chasse. Ils m’avaient dit d’aller jusqu’à avouer avoir vu la même chose moi-même. Le style: “Nous avons 5 dépositions assurant qu’il possède ce genre d’arme et cet autre genre d’arme et ça, vous l’avez vu. Pas vrai? Vous l’avez vu avec ces armes-là, pas vrai?” Puis ils avaient une liasse de papiers et me faisaient croire que ces papiers étaient les 5 dépositions. Ils répétaient que “ces gens”, dans leurs dépositions, avaient bien vu Jimmy avec des armes. A ce stade j’ai accepté d’être d’accord avec “les autres personnes” (qui n’existaient pas, évidemment, mais ça je ne le savais pas). Moi, je voulais me tirer et pas être bouclé.
Q-Aujourd’hui, sans la moindre intimidation de ma part, je vous demande de me dire si, au cours de toute votre vie, vous avez une seule fois aperçu Jimmy avec une arme?
R-Non.
Q-Dans votre témoignage il ya ceci: “la nuit du meurtre, lors de votre répétition quotidienne, avez-vous vu des armes dans les affaires de Jimmy?” Réponse: “Oui, j’ai vu qu’il avait un revolver 38 argenté. Il l’a sorti de ses affaires quand nous étions dehors”. Charles, je vous le demande encore: était-ce la vérité?
R-Non. La police m’avait dit avant d’enregistrer question et réponse que les “autres personnes” avaient bien vu Jimmy arborer cette arme, alors j’ai dit: OK.
Q-Savez-vous si Jimmy a un jour tiré avec ce type d’arme
R-Non. Et puis je vous répète que je ne l’ai jamais vu avec une arme à feu.
Q-Devant la Cour, quand vous avez témoigné -c’est page 67- et que Mr King vous a demandé si vous aviez des problèmes personnels avec la police et si l’on vous avait promis quelque chose en échange d’une déposition à charge, vous avez répondu “non”. Pourquoi?
R-Cette autre affaire ne devait apparaître au grand jour que des mois après ma déposition.
Q-On vous a demandé expressément si l’on ne vous avait pas promis quelque chose concernant cette affaire et vous avez répondu “non”. Vous attendiez-vous cependant à une aide quelconque?
R-Oui, j’espérais de l’aide.
Q-Pour quelles raisons?
R-Bah, on appelle ça un retour d’ascenseur. Je les avais aidés, alors.. Et puis Roger King m’avait promis de fermer les yeux sur “mon affaire”.
Q-Vous a-t-on demandé à un moment ou un autre de voir le procureur Roger King avant le procès?
R-Oui.
Q-Pour quelles raisons?
R-Pour me rétracter sur ma déposition. Pour tirer un trait dessus.
Q-Pourquoi?
R-C’était devenu un problème de conscience. Je ne pouvais plus dormir ni manger. Il fallait que je me rétracte, que j’en débarrasse ma conscience. C’est comme si je trainais un boulet à mes pieds. Je me répétais: “tu peux pas faire ça, il faut que tu retires tout ce que tu as dit quand tu verras Roger King”.
Q-Et lorsque vous avez vu Roger King, vous êtes-vous rétracté?
R-Non.
Q-Pourquoi?
R-Ce jour-là, Mr King m’a expressément fait comprendre qu’au stade où on en était, on ne pouvait plus rien changer. J’avais fait ma déposition, point. Ca, il me l’a répété deux fois. Ca m’a pétrifié. Comment vous décrire son visage à cet instant? Indesciptible! Puis il a enchainé sur le fait que des jeunes dans notre genre ne pouvions qu’être de mèche avec des criminels.
Q-Au procès, Mr King vous a demandé si vous aviez vu Jimmy Dennis en possession d’une arme à feu lors de votre répétition musicale (page 60), et vous avez répondu: “non”. Aviez-vous l’intention de dire la vérité?
R-Oui. Là, j’ai décidé de me délivrer des mensonges. Il fallait que je dise ce qui s’était passé cette nuit-là.
Q-Et Roger King vous a coupé la parole de façon intempestive et agressive en vous reparlant de votre déposition (pages 60-61). Mais cette déposition n’est qu’un tisssu de mensonges?
R-Oui.
Q-En fait, Mr king a transformé cette déposition en preuve irréfutable (page 66), puis il a continué. Il vous a demandé si le revolver montré au procès (et qui n’était pas l’arme du crime -elle n’a jamais été retrouvée- mais un revolver du même type, utilisé par le procureur pour montrer de quelle sorte d’arme il s’agissait), il vous a donc demandé si ce revolver “ressemblait à celui que vous avez vu dans les affaires de Jimmy” et vous avez répondu: “oui”. Y avait-il quoi que ce soit de vrai là-dedans?
R-Non.
Q-Mais, là, pourquoi avoir dit “oui”? Pourquoi revenir sur votre déposition puis la confirmer?
R-J’étais terrifié, je ne comprenais plus rien. J’avais peur.
Q-Bon, alors je vous demande: avez-vous menti sur le champ parce que Mr King vous coupait la parole et vous poussait à bout après avoir essayé de dire la vérité?
R-Exactement. J’était terrifié.
Q- Avez-vous vu Jimmy Dennis brandir ou poséder une arme à feu n’importe où, à’importe quelle occasion?
R-Non.
Q-Donc votre déposition et votre témoignage devant la Cour sont inexacts?
R-Oui.
Q-Accepteriez-vous de témoigner à nouveau s’il devait y avoir un deuxième procès ou bien si l’on désirait vous entendre sur votre rétractation pour la prendre en compte en tant que preuve?
R-Oui.
Q-Y a-t-il autre chose que vous ayiez à me dire sur cette affair
R-Non.
Q-Y a-til quoi que ce soit que vous désiriez ajouter?
R-Non
Q-Souhaitez-vous avoir recours au détecteur de mensonges afin de faire le point sue cette nouvelle déposition?
R-Oui.
FIN DE LA DEPOSITION.